Les déportés arrivés de Buchenwald le 25 février 1944

 

Le 25 février 1944, un transport de 500 détenus extraits des Blocks 52, 57, 58 et, dans une moindre mesure, du Block 61 de Buchenwald, faisaient leur entrée à Mauthausen et recevaient un matricule compris entre les numéros 53 585 et 54 084. Ce transfert, comprenant 471 Français, marquait la reprise des arrivées de groupes importants d’Hexagonaux au sein du camp central autrichien, qui avaient cessées depuis la fin du mois d’avril 1943. Ces hommes, dans leur totalité, avaient été déportés depuis Compiègne les 17 et 22 janvier, au sein de deux transports de près de 2 000 détenus qui vident alors Royallieu de la majorité de ses internés.
L’appartenance à un groupe de résistance constitue le motif d’arrestation de plus d’un Français sur deux entrés ce jour-là à Mauthausen, la participation à la réception d’armes parachutées arrivant en tête des actes réprimés. La Vendée et les Deux-Sèvres figurent parmi les départements les plus représentés : le 21 septembre 1943, cinq membres de Cohors-Asturies sont ainsi arrêtés à La Chapelle-Thémer et à Sainte-Hermine, tandis que, le 25 octobre, c’était au tour d’Aizenay et ses environs de subir les affres de la répression. Dans les Deux-Sèvres, l’Organisation Civile et Militaire est frappée suite à la découverte de dépôts d’armes, alors que, dans la Sarthe, plusieurs agents du réseau Pascal Buckmaster sont arrêtés dans la dernière semaine de décembre 1943 suite au parachutage d’armes du 24 du mois à Montreuil-le-Chétif. À leurs côtés, des membres de l’Organisation de Résistance de l’Armée, arrêtés lors de l’opération allemande visant l’état-major de la 13e division militaire, cours Sablon à Clermont-Ferrand, ainsi qu’à Romagnat, au siège de l’inspection générale du matériel installée au château de Bezance [1]. Loin derrière les résistants, sont présents des hommes arrêtés dans le cadre d’opérations de représailles perpétrées par les autorités allemandes, notamment à Nantua (Ain) le 14 décembre 1943, suite à une action de la résistance locale contre des collaborateurs, ou bien encore sur le territoire des communes de Barsac, Pontaix, Sainte-Croix et Vercheny (Drôme) le 27 décembre, en réponse à un attentat commis contre un train de troupes allemandes quelques jours auparavant. À la fin de ce même mois, Annecy et Sainte-Eustache (Haute-Savoie) subissent quant à elles les conséquences des meurtres de trois soldats allemands par le Corps Franc Simon, tandis que de nombreux hommes sont arrêtés le 16 janvier à Mussidan (Dordogne) par des agents du SD de Périgueux et de Limoges.
Après avoir subi les formalités d’usage, les 471 Français sont dirigés vers la quarantaine où ils ne restent souvent que peu de temps : dès le 8 mars, 185 prennent la direction de Steyr dans un transfert de 400 Häftlinge ; le lendemain, 38 étaient conduits à Ebensee, en compagnie notamment de plusieurs ex-otages, arrivés au camp en 1943, ayant fait l’objet d’expériences médicales au Block 16 de Mauthausen [2]. Le 11 mars, 41 Français rejoignaient certains de leurs compatriotes affectés à Gusen. Transférés au bénéfice des firmes Steyr Daimler-Puch AG et Messerschmitt, ils allaient participer notamment à la production du chasseur à réaction Me 262. Le même jour, douze autres Français prenaient le chemin du Kommando de Leibnitz-Graz avec 288 autres détenus. Le 25 mars, quand arrivait à Mauthausen le premier transport direct de Compiègne de l’année 1944, près de 300 Français, arrivés un mois auparavant, avaient déjà quitté le camp central. Par la suite, une partie des détenus affectés à Steyr le 8 mars 1944 est retransférée au camp central, dès mars-avril pour une quinzaine d’hommes, le 16 août pour 26 autres, la majorité est ensuite dirigée sur Gusen, le plus souvent en 1945. Les 12, 17, 20 et 28 mars, 29 hommes quittent Steyr pour le plus grand Kommando de Mauthausen, suivis les 6 et 7 avril par 25 et 16 compatriotes.
À la libération, 227 des 471 Français immatriculés dans les 53-54000 sont décédés et 38 autres allaient mourir dans les jours, quelquefois dans les mois, qui suivent [3]. Plus du tiers des décès antérieurs à la libération eut pour cadre le camp central. Le 28 février, Onésime Jolly décédait, marquant le début d’une série conduisant à la disparition des plus faibles, et, le 20 mars 1944, 42 déportés Français arrivés moins d’un mois plus tôt étaient déjà morts. Près de 50 détenus sont ainsi décédés entre le 25 février et la fin du mois d’avril, nombre auquel il faut ajouter une partie des détenus gazés à Hartheim, officiellement entre le 12 juin et le 2 décembre 1944, les listes de morts et les registres étant antidatés dans le cas de ces décès. Le nombre plus important qu’à l’ordinaire de détenus décédés rapidement après leur déportation laisse à penser qu’un tri a pu être opéré à Buchenwald et que les 500 détenus transférés à Mauthausen ont peut-être été choisis parmi les plus faibles. Après ces décès précoces, le nombre de morts chute fortement à compter du mois de juin avant de connaître une recrudescence pendant l’hiver, suivant la tendance générale de l’accroissement de la mortalité. Pour les survivants, le retour s’effectue le plus souvent le 19 mai 1945, date à laquelle ils sont conduits au centre de rapatriement parisien de l’hôtel Lutetia.

Adeline Lee

[1Au cours de l’opération, le chef régional, le lieutenant-colonel Boutet est arrêté. Il est fusillé le 10 mai 1944 par les Allemands. Son frère, Henri, déporté depuis Nancy à Natzweiler le 19 août 1944 est transféré de ce camp à Dachau, avant d’arriver à Mauthausen le 16 septembre 1944. Il meurt à Melk le 8 janvier 1945.

[2Parmi lesquels Paul Tillard et Jean Laffitte notamment.

[3Le premier décédé après avoir été libéré est Maurice Defly, mort en Suisse, à Schuls, le 30 avril après avoir été libéré de Mauthausen par la Croix-Rouge internationale. La majorité des décès post-libération ont lieu au mois de mai (28 hommes), souvent sans qu’ils n’aient été pris en charge médicalement autrement que par leur co-détenus, et seuls quatre Français sont décédés après leur retour sur le sol national, en juin et en juillet 1945.