Les déportés livrés par le gouvernement de Vichy

 


Les autorités françaises n’ont pas attendu la présence des Allemands sur leur sol pour réprimer ceux qu’elles considéraient comme les ennemis de l’intérieur, à savoir les communistes. Depuis le décret-loi Daladier du 26 septembre 1939 ayant pour origine l’approbation par le Parti communiste du pacte de non-agression entre l’Allemagne nazie et l’URSS, le Parti et les organisations qui lui étaient affiliées était interdit. Dès lors, la police française allait traquer sans relâche les distributeurs de tracts et de L’Humanité conduisant, après des mesures successives visant à donner les moyens aux forces répressives de faire appliquer le décret, à la création en mars 1940 d’une « brigade spéciale anti-communiste » qui multiplia dès lors les arrestations. Alors que les autorités allemandes se réservent la lutte contre la Résistance, elles laissent aux forces françaises le soin de mener celle contre leur ennemi commun et d’assurer leur surveillance au sein des prisons françaises.
Le 9 juillet 1943, l’administration pénitentiaire avait adressé une circulaire à tous les directeurs de prisons rendant obligatoire, pour les détenus reconnus coupables « d’activité communiste, terroriste ou subversive » [1], l’envoi d’une note par le préfet aux autorités allemandes six semaines avant la fin de l’expiration de leur peine afin que celles-ci puissent, le cas échéant, décider leur maintien en détention. Le 9 septembre, il était décidé de concentrer les auteurs d’infractions communistes et terroristes dans seize « maisons de concentration » dans le but de renforcer la surveillance de ces détenus considérés comme particulièrement dangereux [2]. Pour les hommes, Châlons-sur-Marne, Eysses et Blois figurent parmi les prisons retenues. Ce dernier centre de détention voit arriver le 16 septembre 1943 89 communistes extraits de Poissy, suivis le lendemain par 140 hommes de Fontevrault et le surlendemain par 70 en provenance de Clairvaux. Le 23 octobre arrive un nouveau groupe d’hommes transférés de Fontevrault. Tous ont été jugés et condamnés par des tribunaux français : en zone nord, par les sections spéciales créées auprès des Cour d’Appel par la loi anti-datée du 14 août 1941 ou par les tribunaux militaires en zone sud. Les évasions d’un nombre important de prisonniers politiques dans la deuxième moitié de l’année 1943 [3], et notamment celle, retentissante, du général de Lattre de Tassigny de la prison de Riom le 3 septembre, conduisent les autorités allemandes à remettre en question la capacité des autorités françaises à surveiller ces détenus considérés comme particulièrement dangereux et le Militärbefehlshaber in Frankreich à demander, le 5 janvier 1944, la livraison des 420 internés de Blois. Après divers échanges entre les autorités allemandes, le préfet de Blois et le directeur de l’administration pénitentiaire André Baillet [4], la Sicherheitspolizei d’Orléans fait parvenir le 16 février à la prison de Blois l’ordre de transfert indiquant que « le Ministre de l’Intérieur. Direction de l’Administration Pénitentiaire s’est mis d’accord avec l’Autorité de la Police de Sûreté et des SD en France par la Circulaire du 19 janvier 1944, que 387 détenus de la prison de Blois pour activité communiste, seront transférés au camp de Compiègne. Il est demandé que ces détenus soient remis à la disposition des Services extérieurs le 18 février 1944. » [5] Le jour dit, les hommes embarquent dans dix wagons de marchandises et sont conduits à Compiègne via Les Aubrais.
Tous ces hommes avaient été jugés et condamnés par des tribunaux français. Les sections spéciales sont à l’origine de l’essentiel des condamnations, quelques jugements étant prononcés en 1940 par les tribunaux militaires tandis que le Tribunal d’Etat [6], créé par la loi du 7 septembre 1941 est lui aussi à l’origine de quelques condamnations. Les peines prononcées vont de 18 mois à 5 ans de prison, ou de travaux forcés pour une durée comprise entre 5 et 20 ans, seul Paul Collette, qui avait tenté d’assassiner Pierre Laval, ayant été condamné par le Tribunal d’Etat le 1er octobre 1941 à une peine supérieure, à savoir la mort, par la suite commuée en travaux forcés à perpétuité. Les condamnations prononcées par les tribunaux français servirent par la suite aux autorités allemandes à déterminer le processus de déportation mis en œuvre contre ces détenus qu’elle n’avait aucune intention de garder sur le sol français. Tous les condamnés à des peines de prison ou à moins de 10 ans de travaux forcés furent déportés au sein des grands transports de Schutzhaft. 272 d’entre eux prirent la direction de Mauthausen le 22 mars 1944, rejoint par 38 autres, essentiellement ceux dont les noms commençaient par les lettres allant de G à J [7], le 8 avril 1944. Quelques autres sont déportés plus tardivement pour des raisons diverses, à l’image de Marcel Paul, parti par le « convoi des tatoués » le 27 avril 1944 à Auschwitz et qui se trouve à l’hôpital d’où un Kommando venu de l’extérieur devait le libérer au moment du départ de ses compagnons de Blois. Par la suite, il fut envoyé à Buchenwald où il prit une part prépondérante à l’organisation clandestine du camp qui aurait sans nul doute eu un tout autre visage sans sa présence de même que celle de Mauthausen qui s’en serait trouvée modifiée. Pour les plus lourdement condamnés, recours était fait à la procédure NN. Considérés comme particulièrement dangereux, c’est fort logiquement que les condamnés à plus de 10 ans de travaux forcés furent classés par la Gestapo en Schutzhaft III, et par conséquent dirigés sur Mauthausen après un passage au camp de Sarrebruck Neue Bremm. La plupart d’entre eux quittèrent Compiègne dès le 28 février 1944 et arrivèrent à Sarrebruck le lendemain, avant de franchir les portes de Mauthausen le 26 mars, le lendemain de l’arrivée de la plupart de leurs camarades. Au total, 59 condamnés précédemment internés à Blois furent déportés à Mauthausen comme NN de Schutzhaft III. Ainsi, bien avant un débarquement dont la question n’est plus de savoir s’il surviendra, mais quand il sera opéré, les autorités allemandes s’emploient à ne pas laisser derrière elles des adversaires convaincus du régime susceptibles le moment venu de rejoindre les forces de la Résistance en pleine expansion. Tout en faisant disparaître le danger qu’ils représentent, les autorités allemandes s’approprient ces détenus, lesquels seront dès lors mis au service de son économie de guerre qui nécessite sans cesse plus de bras pour accélérer la production, mais également pour le percement de tunnels visant à la mettre à l’abri.
Après la déportation de la plupart des internés communistes de la prison de Blois, Mauthausen ne reçoit plus de détenus transférés en Allemagne par les autorités nazies après leur livraison par Vichy puisque c’est maintenant vers Dachau qu’ils sont dirigés, parmi lesquels des détenus de la centrale d’Eysses et de la prison lyonnaise de Saint-Paul.
La centrale d’Eysses, située à Villeneuve-sur-Lot dans le Lot-et-Garonne avait été désignée à l’automne 1943 pour recevoir les détenus condamnés par les sections spéciales de zone sud et par le tribunal d’état de Lyon pour « menées communistes, terroristes, anarchistes ou subversives » [8] Le 19 février 1944, la plupart des 1 200 prisonniers tentait de s’évader de la centrale au moyens d’appuis extérieurs leur ayant fourni un soutien en armes [9]. Cette évasion manquée eut pour conséquence l’accélération de la livraison des détenus politiques aux autorités allemandes, officialisée par André Baillet le 31 mars 1944. La livraison des politiques de Blois, antérieure à la décision officielle, n’avait donc fait qu’anticiper une directive que l’on savait imminente. Il faut pourtant attendre le 30 mai suivant pour que les détenus de la centrale d’Eysses soient livrés aux Allemands. Ils arrivent à Compiègne le 2 juin et sont déportés à Dachau le 18 juin où ils sont immatriculés trois jours plus tard dans les numéros 72 000-74 000. Un mois après Eysses, 722 détenus de la prison Saint-Paul de Lyon sont également livrés le 29 juin aux Allemands qui les déportent à cette date à Dachau où ils arrivent le 2 juillet et sont immatriculés dans les 75 000 et 76 000 [10] Comme les détenus de Blois, la plupart des prisonniers de la centrale d’Eysses ont fait l’objet d’un jugement de la part des tribunaux français, les plus souvent de zone sud conformément à la vocation de la centrale, les Sections spéciales de Lyon et de Limoges étant les plus représentées. Les jugements sont globalement plus tardifs [11] et au décret-loi du 26 septembre 1939 s’ajoute maintenant le recours possible et fréquent à la loi du 5 juin 1943 prévoyant que soient déférés devant les sections spéciales « les auteurs de toutes infractions pénales quelles qu’elles soient, si elles sont commises pour favoriser le terrorisme, le communisme, l’anarchie ou la subversion sociale ou nationale ou pour provoquer ou soulever un état de rébellion contre l’ordre social légalement établi » [12]. Quant aux détenus de Saint-Paul, par la suite transférés à Mauthausen, ils n’ont fait l’objet d’aucun jugement.
On l’a dit, Mauthausen n’est qu’indirectement concerné par la déportation de ces détenus et leur présence en Autriche résulte du transfert progressif de détenus de Dachau qui n’arrive plus à absorber le flot des convois emmenant dans la précipitation tout ce que l’Allemagne peut compter d’ennemis tombés entre ses mains. Seuls 67 et 71 Français issus d’Eysses et de Saint-Paul arrivent à Mauthausen le 18 août 1944 dans le premier des deux transports importants arrivé en Autriche depuis Dachau à la fin de l’été, sans que les motifs de leurs arrestations, pas plus que les conditions de leur déportation aient joué un quelconque rôle. A Mauthausen, ils sont immatriculés dans la série des 89000-90000. Par la suite, quelques dizaines d’autres arrivent en Autriche, essentiellement depuis le camp d’Auschwitz, où ils sont été transférés les 2 et 24 novembre 1944 dans d’importants transferts de détenus de Dachau vers la Pologne [13]

Adeline Lee

Témoignages :

BRETON Louis, Mes bagnes de la Loire au Danube : Orléans, Fontevraud, Blois, Mauthausen, autoédité, 1986, 234 p.

COLLETTE Paul, J’ai tiré sur Laval, Caen, Ozanne, 1946, 248 p.

CONTANT Emile, Résistance et déportation, Beaucouzé : Amis de la FMD (Maine-et-Loire), 2004, 118 p.

DAIX Pierre, J’ai cru au matin, Paris, Robert Laffont, 1976, 470 p. + 8 pages de planches.

DAIX Pierre, Bréviaire pour Mauthausen, Paris, Gallimard, coll. « Témoins », 2005, 145 p.

DAIX Pierre, Denis de mémoire, Paris, Gallimard, coll. Témoins, 2008, 156 p.

[1Ministère de la Justice, BO 1942-1946, Melun, imprimerie administrative, 1946, pp. 40-41.

[2Voir le rapport de l’inspecteur général au directeur de l’administration pénitentiaire du 1er octobre 1943, AN F/60/1443, chemise « administration pénitentiaire ».

[3Corinne Jaladieu en dénombre 200 sur la période de juin à décembre 1943. Corinne JALADIEU, La prison politique sous Vichy. L’exemple des centrales d’Eysses et de Rennes, Paris, L’Harmattan, 2007, p. 256

[4Il avait succédé en février 1944 à Jean Esquirol, démissionnaire, à la tête de l’administration centrale.

[5AD Loir-et-Cher, 1375 W 61. Rédaction du document respectée.

[6Le Tribunal d’Etat de Paris était compétent pour les affaires de la zone Nord, le Tribunal d’Etat de Lyon ayant compétence pour la zone sud.

[732 sur 38.

[8AN F/60/1443, chemise administration pénitentiaire, rapport du 5 octobre 1943 de l’inspecteur général au directeur de l’administration pénitentiaire.

[9On pourra lire : Amicale des anciens détenus et patriotes de la centrale d’Eysses, L’insurrection d’Eysses, 19-23 février 1944. Une prison dans la résistance, Paris, Editions sociales, 1974, 252 p. ou L’amicale des anciens d’Eysses, Eysses contre Vichy, 1940-…, Paris, Tirésias, 1962, 220 p. parmi les nombreuses publications consacrées à cette centrale.

[10Voir l’article de Delphine KAZANDJIAN, « Des détenus livrés par le régime de Vichy. L’exemple de la prison Saint-Paul de Lyon, le 29 juin 1944 », in Le Patriote Résistant, juillet-août 2008, pp. 6-7.

[11À partir du printemps 1943 et jusqu’à l’été 1944 alors que les hommes de Blois avaient essentiellement été jugés entre 1940 et les premiers mois de 1943, les années 1941 et 1942 étant largement surreprésentées. Article 1er de la loi du 5 juin 1943.

[12Article 1er de la loi du 5 juin 1943.

[13SHD Da 6/4, Transportliste du 2 novembre 1944 et 6/4 et 6/5, Transportliste du 24 novembre 1944.