Le convoi du 6 avril 1944

 

Deux semaines après l’arrivée de 1 132 Français issus du premier convoi direct de Compiègne à Mauthausen de l’année 1944, 1 486 déportés, parmi lesquels 1 363 Français, sont immatriculés le 8 avril 1944 à Mauthausen entre les numéros 61 851 et 63 336. Cet important transport est composé majoritairement de résistants. Les membres de groupes de réception d’armes parachutées et de filières d’évasion, fréquemment affiliés aux réseaux Buckmaster du SOE [1], sont particulièrement nombreux et sont principalement issus des départements bretons, de Loire-Inférieure, de l’Aisne, du Nord ou bien encore du Jura. Les agents de renseignements sont également représentés au sein de ce convoi, notamment par des membres du réseau Mithridate commandés par le colonel Bressac, arrêtés en Ille-et-Vilaine et dans la Seine à l’été et à l’automne 1943, saison qui voit également l’arrestation des agents de Clermont-Ferrand, ceux de Toulouse étant quant à eux interpellés en janvier 1944. À cette même période, l’étau se resserre autour des résistants de Vengeance. Le 15 janvier, après une première arrestation, François Wetterwald, chef des corps francs et successeur de Vic-Dupont à la tête de l’organisation, est de nouveau interpellé par les autorités allemandes. Les arrestations de membres de Vengeance, mais également de Ceux de la Libération qui travaillaient en liaison avec eux, se poursuivent jusqu’à la mi-février, décimant notamment les groupes du Loiret. Ils sont au moins 35 à être dirigés sur Mauthausen le 6 avril 1944, en compagnie des premiers groupes importants de maquisards. La plupart de ces derniers ont été arrêtés au cours de trois opérations organisées par les Allemands, dont deux se sont déroulées dans les Alpes. Le 13 novembre, dix jeunes gens effectuant une préparation militaire au centre de Prégentil à Pont-du-Fossé (Hautes-Alpes) sont arrêtés par les forces allemandes. Ils sont rejoints à la prison marseillaise des Baumettes par douze maquisards de Banon (Basses-Alpes) interpellés le 5 décembre suivant. Le 27 février, une action menée conjointement par le SD, la Wehrmacht et la Milice conduit aux arrestations de la moitié d’un maquis jurassien, réfugié à Mont-sous-Vaudrey, dans le bois de Tricornaux, sous la conduite d’Henri Scherer.
Aux côtés de ces résistants sont déportés des militants communistes et des victimes d’opérations de représailles dont le poids est bien moindre que dans le transport précédent. Les premiers sont en partie des détenus jugés, puis internés à Blois avant leur livraison aux Allemands le 18 février 1944. Alors que la plupart des 387 hommes arrivés à cette date à Compiègne sont déportés à Mauthausen le 22 mars 1944 [2], ceux portant des patronymes commençant par les lettres H à J restent au Frontstalag 122 jusqu’au 6 avril suivant. Les autres militants politiques ont été arrêtés plus tardivement et n’ont, le plus souvent, pas été jugés. Sont également présents une cinquantaine de membres de la branche armée, dont le poids est toutefois bien moindre que dans les petits transports de « NN-Gestapo ». La complémentarité de ce transport avec celui parti le 22 mars se retrouve aussi chez les raflés, dont certains ont également été arrêtés dans le cadre des opérations de représailles dont sont victimes des hommes arrivés à Mauthausen le 25 mars 1944. Les autres ont, pour un tiers, été raflés à Clermont-Ferrand, le 8 mars et les jours suivants, en représailles d’un attentat perpétré à cette date contre un détachement allemand, place de La Poterne rue Montlosier. Le 14 mars 1944, les Allemands arrêtent plusieurs habitants des communes de Cublac et de Terrasson, situées à deux kilomètres l’une de l’autre de chaque côté de la limite entre la Corrèze et de la Dordogne. Cette opération, qui causera la mort d’un habitant, a pour origine un incident survenu entre des maquisards et des militaires allemands venus chercher des armes remises par les habitants à M. Laidet, maire de Cublac.
Quel que soit le motif de leur interpellation, la plupart des hommes déportés le 6 avril ont été internés tardivement à Compiègne, le plus souvent en mars 1944, où ils ne cohabitent que quelques jours avec ceux qui les précéderont à Mauthausen. Les conditions de transport de ces centaines d’hommes ne sont guère différentes de celles subies par leurs camarades deux semaines auparavant : la soif, la faim, la promiscuité, accentuée après la mise à nu et le regroupement des hommes dans un nombre restreint de wagons suite à des tentatives d’évasion. Celles-ci furent couronnées de succès pour au moins cinq détenus. Michel Alliot, René Laurin, Louis Calinon, Jacques Girard et Paul Vangi, après avoir scié les barreaux et les barbelés de la fenêtre arrière de leur wagon, réussirent ainsi à gagner les tampons et sautèrent du train en Meurthe-et-Moselle aux environs de Thiaucourt. Au vu des témoignages, il semble que certains de leurs compagnons aient également tenté leur chance, sans que le destin de tous ne soit connu. Certains auraient été tués par les Allemands en tentant de s’enfuir.
Arrivés à Mauthausen, les 1 363 Français subissent les formalités d’usage et sont placés pour quelque temps en quarantaine. Dès la fin du mois d’avril, la plupart ont déjà quitté le camp central pour aller travailler dans les Kommandos de Mauthausen. Si plusieurs rejoignent encore le camp de Gusen, essentiellement le 28 avril en trois transports de 250, 360 et 300 détenus, parmi lesquels se trouvent nombre de Français, dont 172 arrivés en Autriche le 8 avril, la plupart iront fonder le Kommando de Melk. Le 21 avril, un premier transfert de 500 détenus, comprenant 406 Français , essentiellement issus du convoi du 6 avril, quitte le camp central pour cette nouvelle annexe. Composé pour moitié de spécialistes, ce transfert comprend également les détenus destinés à l’administration. Parmi les quatre hommes choisis pour occuper les postes de Schreiber, un Polonais et deux Allemands, accompagnés d’ « Antonin Pichon », pseudonyme choisi par André Ulmann arrivé à Mauthausen le 25 mars 1944. Trois jours plus tard, 533 hommes, presque exclusivement immatriculés dans les 61 000-63 000, rejoignent en tant que manœuvres leurs compagnons arrivés trois jours plus tôt. En l’espace de quelques jours, les deux tiers du convoi de Français ont rejoint Melk. Comme c’est souvent le cas pour les Kommandos pourvus d’un crématoire, les détenus ne sont renvoyés au camp central que dans des proportions très faibles. La plupart des hommes transférés à Melk y demeurent pendant la totalité de leur détention, à l’exception de 57 hommes envoyés à Amstetten le 23 mars 1945. Au mois d’avril 1945, tous quittent le camp au sein de trois groupes d’évacuation qui se dirigent vers Mauthausen et Ebensee. Hormis Melk et Gusen, les autres Kommandos ne sont concernés qu’à la marge par les transferts de Français immatriculés le 8 avril 1944, la plupart des détenus qui ne les ont pas rejoints n’ayant le plus souvent pas été transférés du tout. La majorité d’entre eux décèdent rapidement, à Mauthausen, mais surtout à Hartheim : 87 des 122 gazés au château du convoi parti de France le 6 avril n’ont ainsi connu aucun autre lieu de détention que Mauthausen avant leur mort. Comme c’était le cas pour le transport précédent, le nombre de décès au camp central reste limité jusqu’à l’hiver 1944-1945 : moins de 100 hommes y périssent au cours de l’année 1944, parmi lesquels 19 au moins sont décédés à l’été des suites de leurs blessures causées par des bombardements de l’aviation alliée, et notamment celui de Melk le 8 juillet 1944. Ce jour-là, 38 Français de ce convoi sont morts à Melk, soit un peu plus du dixième des morts françaises survenues au cours de l’année d’existence de ce Kommando [3].
Jusqu’à l’hiver, le nombre de morts à Melk reste limité, avant de franchir la barre des dix décès mensuels en décembre. Les nombreux mois de détention, la rudesse de l’hiver autrichien, les rations de plus en plus insuffisantes et l’afflux de nouveaux détenus conduisent à une aggravation des conditions de détention expliquant l’augmentation du nombre de morts. Ce taux de décès, quoique non négligeable, s’avère toutefois bien inférieur à celui du Kommando de Gusen, où les conditions étaient encore plus précaires. La forte présence française à Melk a permis un bon fonctionnement de la solidarité et de l’entraide entre compatriotes et a sauvé nombre de vies. Les Français purent en outre tirer les bénéfices de la présence d’André Ulmann, dont le rôle fut essentiel jusqu’à la libération.
À la libération de Mauthausen, le 5 mai 1945, et d’Ebensee, le lendemain, seule la moitié des déportés arrivés à Mauthausen le 6 avril 1944 étaient encore en vie. Dans les jours suivant, plusieurs dizaines allaient encore succomber, au camp ou dans des hôpitaux gérés par les autorités américaines ou dépendant de l’armée française. Pour les survivants, le retour s’effectue le plus souvent en mai. Les libérés de Mauthausen et de Gusen subissent les formalités de rapatriement au Lutetia, majoritairement le 19 mai, tandis que les libérés d’Ebensee sont pour la plupart pris en charge le 24 du mois par les centres d’Hayange, Longuyon et du Lutetia.

Adeline Lee

[1Special Operations Executive. Il s’agit de l’un des neuf services secrets britanniques en action pendant la guerre. Le major Buckmaster se trouve à la tête de la section F.

[2Voir la fiche événement de ce transport.

[3Nous ne parlons ici que des décès des hommes déportés le 6 avril 1944.