Les déportés arrêtés aprés les débarquements

 

Le 6 juin 1944, les Alliés déclenchaient l’opération « Overlord » et débarquaient sur les côtes normandes, ouvrant un front à l’Ouest et obligeant progressivement l’Allemagne nazie à reculer. Le 15 août, les forces franco-américaines posaient également le pied sur le sol provençal. La France s’apprêtait à connaître ses derniers mois d’occupation, marqués tout à la fois par l’intensification de la Résistance, le renforcement de la lutte entre les groupes de maquisards toujours plus nombreux, et les forces allemandes bien décidées à mener jusqu’au bout leurs actions répressives. Pas plus que les arrestations, les débarquements ne mettent fin aux déportations vers le Reich, lesquelles subissent des réorganisations rendues nécessaires par l’évolution de la position de l’Allemagne nazie sur le sol français qui lui échappe inexorablement, l’obligeant à stopper les départs depuis la région parisienne et à opérer depuis la province dans un cercle toujours plus restreint.

Mauthausen n’est pas directement concerné par ces derniers convois organisés depuis la province, qui sont dirigés vers Natzweiler, Schirmeck et Dachau. Les 2 et 4 septembre 1944, 5 518 détenus de Natzweiler sont évacués vers Dachau [1] alors que nombre de détenus de ce même camp sont dirigés dans un convoi de 2 100 hommes vers Mauthausen le 14 septembre [2]. Le surlendemain, ils y reçoivent des matricules dans la série des 97 500-99 600. Parmi les 784 Français arrivés ce jour-là en Autriche, 428 ont été arrêtés postérieurement au débarquement en Normandie et tous à l’exception de sept hommes ont été déportés depuis la province. Parmi eux se trouvent 117 rescapés du transport resté dans les mémoires sous le nom de « Train fantôme » [3] parti de Toulouse le 30 juillet avant de rejoindre Bordeaux, où l’ont rejoint la majorité des Français arrivés par la suite à Mauthausen [4]. Parmi eux, 85 avaient été arrêtés peu de temps avant le départ du convoi, souvent dans la deuxième moitié du mois de juillet, en Gironde, mais également dans les Landes et en Dordogne. Les résistants sont ici majoritaires. On trouve notamment des agents des réseaux Buckmaster arrêtés avec des membres d’autres organisations lors du démantèlement des groupes du bassin d’Arcachon, des membres du réseau Hunter arrêtés le 19 juin à Libourne et le 12 juillet à Bordeaux ainsi que des agents de Libération Nord, dont le chef régional Georges Bonnac, arrêté dans le cadre de l’enquête menée suite aux révélations de l’agent allemand André Grandclément [5]. À leurs côtés, des Français arrêtés pour des motifs divers, parmi lesquels quelques raflés, à l’image de six habitants de l’Hôpital-Saint-Blaise (64) arrêtés en représailles des agissements du Corps-Franc Pommiès le 27 juin 1944. Les déportés de ce convoi sont les seuls avec ceux partis de Besançon le 31 août à ne pas avoir transité par Natzweiler avant d’arriver à Dachau. Le 11 août 1944, un transport – le dernier au départ de Lyon – composé de déportés de répression et de déportés de persécution partant dans des wagons séparés, quitte la gare de Lyon-Perrache avant d’être séparés en deux convois et de prendre des directions différentes à la frontière allemande, les juifs étant conduits à Auschwitz. 23 d’entre eux seront évacués à Mauthausen en janvier 1945 avec notamment une quinzaine d’autres issus du dernier convoi de Drancy parti le 31 juillet. Les déportés de répression de ce convoi ont quant à eux été arrêtés majoritairement dans les départements de l’Isère et du Rhône pour résistance, aide au maquis ou lors d’actions de représailles des Allemands, et arrivent à Natzweiler le 18 août 1944. Le lendemain pénètrent dans ce même camp les hommes déportés depuis les villes de La Rochelle, Nancy et Châlons-sur-Marne dans le cadre de l’évacuation progressive des prisons françaises par les autorités allemandes. Alors que les détenus issus de La Rochelle et de Châlons-sur-Marne sont peu nombreux à franchir les portes de Mauthausen à la mi-septembre (respectivement 11 et 7 hommes, dont 9 et 5 ont été arrêtés postérieurement au 6 juin 1944), 45 des 264 hommes de Nancy y sont internés. Parmi ces derniers, presque tous arrêtés entre la fin juin et le début du mois d’août, les résistants ne sont plus majoritaires et sont devancés par les victimes d’actions de représailles opérées en Meurthe-et-Moselle à la fin juin, ou bien encore à Clermont-en-Argonne dans le département de la Meuse le 30 juillet, lendemain de l’attaque d’un convoi allemand par des maquisards de la région. De manière générale, ces opérations de représailles s’intensifient à mesure que les forces allemandes reculent et répondent aux attaques de plus en plus appuyées des groupes de maquis.
Après ces multiples entrées le 19 août, de nouveaux transports arrivent à Natzweiler en provenance de Dijon les 23 et 26 août et, à cette même date, du fort Hatry de Belfort. Si les déportés partis de Dijon ont été arrêtés pour la plupart en Saône-et-Loire et en Côte-d’Or, parmi ceux de Belfort se trouvaient des Jurassiens, mais aussi et surtout des hommes issus des départements bretons et de Loire-inférieure, région dont les prisons avaient été évacuées vers ce fort à proximité immédiate du Reich, qui allait désormais faire fonction de lieu de transit. Le 30 août arrive à Natzweiler un convoi parti 10 jours plus tôt de Clermont-Ferrand, rejoint sur la route par des détenus de la prison d’Epinal notamment. Si certains hommes qui le composent étaient arrêtés depuis de déjà plusieurs mois, les membres d’organisations de résistance, mais aussi et surtout les maquisards et leurs soutiens fraichement tombés entre les mains des Allemands en constituent l’essentiel. Ces déportés sont originaires des régions du Centre (et notamment l’Auvergne) et de l’Est de la France, zones où les forces allemandes sont encore activement présentes. Le 31 août, un dernier convoi part de zone occupée en direction de Natzweiler, quelques jours seulement avant que celui-ci ne se vide de la majorité de ses détenus transférés à Dachau. Ce transport de 79 hommes est exclusivement composé d’habitants de Pexonne (Meurthe-et-Moselle) arrêtés le dimanche 27 août. Ce jour-là, après avoir rassemblé toute la population du village sur la place de l’église, les Allemands ont emmené avec eux tous les hommes dans la force de l’âge. « Cette opération aurait été ordonnée par la Gestapo qui recherchait un poste émetteur fonctionnant dans la région. Les Allemands regroupent la totalité des hommes valides âgés de moins de 45 ans, en représailles des agissements des maquis environnants. » [6] Le poste est finalement retrouvé quelques jours plus tard, au domicile de l’institutrice de Neufmaisons, qui est fusillée par les Allemands en même temps que le maire de Pexonne et sept autres hommes dont les corps sont découverts en forêt de Grammont à 14 heures le 4 septembre.

D’autres déportés arrêtés après les débarquements arrivent plus tardivement à Mauthausen. Le 30 novembre notamment, une dizaine sont acheminés depuis Belfort, Mailly (Saône-et-Loire), Chamblay (Jura) ou Meximieux (Ain) où plusieurs FFI cantonnés dans le château furent fait prisonniers après un combat contre les Allemands, vers la prison de Sarrebruck avant d’être internés à Frankfurt-am-Main où certains sont arrivés directement. En janvier 1945, dans les convois d’évacuation d’Auschwitz, aux côtés d’une majorité de déportés juifs se trouvaient des hommes déportés à Dachau et transférés à Auschwitz les 2 et 24 novembre 1944 [7]. Leur parcours de déportation est différent de celui des Français déportés à l’été 1944 et qui avaient été déportés depuis les prisons situés sur tout le territoire français à Dachau, le plus souvent via Natzweiler. Après l’évacuation de ce camp vers Dachau au début du mois de septembre, c’est le camp de Schirmeck qui prend le relais et les hommes arrêtés tardivement sur les dernières portions de territoire non encore libérées y sont désormais acheminés pendant tout les mois de septembre et octobre. Leur présence à Schirmeck n’est que de courte durée et ils sont redirigés périodiquement vers Dachau. L’essentiel de ces hommes sont originaires du département des Vosges et ont été arrêtés lors d’opérations allemandes contre les maquis de la région, notamment à Grandrupt le 7 septembre ou à Anould le 21 octobre, mais aussi et surtout de victimes de représailles de la part des autorités allemandes en raison des agissements de ces mêmes maquis, comme ce fut le cas à Charmes le 5 septembre, à Senones un mois plus tard, à Étival-Clairfontaine le 19 octobre ou bien encore à Provenchères-sur-Fave quelques jours plus tard.
Enfin, quelques Français arrêtés après le 6 juin 1944 se trouvent dans le transport d’évacuation arrivé à Mauthausen le 15 février 1945 en provenance de Gross Rosen, mais également dans les deux convois arrivés de Sachsenhausen les 16 et 26 février de cette même année. Parmi ces derniers se trouvent notamment dix hommes dont neuf ont été arrêtés en Seine-et-Marne au Perreux le 25 août 1944, jour de la libération de Paris, en représailles après l’attaque d’une voiture allemande par des FFI au rond-point Plaisance. Gardés à Meaux, ils arrivent le 31 août à Sarrebruck Neue Bremm avant d’être conduits le 4 septembre à Sachsenhausen. Ils sont immatriculés à Mauthausen en compagnie d’une dizaine de rescapés du « Train de Loos » [8] arrêtés à l’été dans les départements du Nord et du Pas-de-Calais déportés depuis la gare de Tourcoing le 1er septembre et arrivés à Sachenhausen le 7, après avoir transité par la prison de Cologne.
Avec ces transports d’évacuation de camps situés à la portée immédiate de l’Armée rouge qui ne cesse d’avancer sur le front Est, entrent à Mauthausen entre septembre 1944 et février 1945 plus de 600 personnes arrêtées après les débarquements sur le sol français qui allaient quant à eux permettre la libération des territoires de l’Ouest. Terminus principal des « marches de la mort » en raison de sa position géographique qui en fait le camp le plus éloigné des fronts, Mauthausen est rapidement débordé par ces détenus arrivant de toutes parts. Leur présence au camp central ne sera dans la plupart des cas que de courte durée : l’essentiel des détenus arrivés de Dachau le 16 septembre repartent vers Melk dès le 21 dans un important transfert de 1080 détenus, quelques autres prenant le chemin d’Ebensee dans un convoi de 700 hommes tandis que quelques dizaines seront inclus dans les convois en partance pour Gusen les 19 et 29 septembre. C’est également vers ces trois Kommandos que sont acheminés les hommes évacués d’Auschwitz et de Sachsenhausen, une partie de ces derniers étant également dirigée le 23 mars vers Amstetten. Si les déportés arrivés en janvier et février ont connu des destins variables, le taux de décès des évacués de Dachau s’avère particulièrement important. Rapidement dirigés à Melk après un internement de courte durée sur le sol français, le contraste entre la liberté qui était si proche et le contexte d’un camp à l’aube de l’hiver où le ravitaillement manque cruellement sans que la charge de travail soit en diminution et où les places les moins dures sont déjà prises, fait des ravages. Peu nombreux sont ceux qui rentreront en France en 1945.

Adeline Lee

[1Robert STEEGMANN, Struthof. Le KL Natzweiler et ses kommandos : une nébuleuse concentrationnaire des deux côtés du Rhin, 1941-1945, Strasbourg, La Nuée Bleue, 2005, p. 159.

[2SHD, 26 P 1138 et 1141.

[3En raison du parcours particulièrement sinueux emprunté par le convoi qui n’arrive que le 28 août à Dachau. http://www.lesdeportesdutrainfantome.org/

[4Au moins 75 hommes.

[5Patrice MIANNAY, op. cit., p. 146-148. Philippe SOULEAU, « Affaire Grandclément » in François MARCOT (dir.), Dictionnaire historique de la Résistance, pp. 772-773.

[6Note de renseignements des renseignements généraux de Nancy du 19 février 1963 se trouvant dans le dossier de demande de titre de déporté politique de Georges Chailly, déporté à Natzweiler, Dachau et Neuengamme, décédé sur le Cap Arcona dans la baie de Lubeck.

[7SHD, Da 6/4, Transportliste du 2 novembre 1944 et 6/4 et 6/5, Transportliste du 24 novembre 1944.

[8Yves LE MANER, Le « Train de Loos ». Le grand drame de la déportation dans le Nord-Pas-de-Calais, Yves Le Maner, 2003, 264 p