Les évacués d’Auschwitz-Birkenau

 

Le 12 janvier 1945 débute la grande offensive de l’Armée Rouge visant à une défaite rapide de l’Allemagne nazie, l’objectif étant la prise de Berlin dans un délai de 45 jours. Il devenait urgent pour les autorités allemandes de prendre une décision quant au sort des détenus d’Auschwitz, à quelques jours seulement de l’arrivée des troupes russes en vue de celui-ci. La responsabilité des camps et de leurs détenus et, par là même, la charge des évacuations éventuelles, revenaient aux hauts gradés SS de la police de chaque district. Pour la Silésie, le délégué d’Himmler était Heinrich Schmauser, qui reçut, vraisemblablement à la mi-janvier 1945, l’ordre d’évacuer tous les bien-portants [1] C’est ainsi que des milliers de détenus, juifs pour la plupart, arrivèrent à Mauthausen entre le 25 janvier et le 2 février 1945.

Le 25 janvier arrivait à Mauthausen le premier convoi d’évacuation en provenance de Pologne, transport qui fut numériquement le plus important puisque 5 714 détenus furent immatriculés entre les numéros 116 502 et 122 214 [2] Le 28 et le 30 janvier, 813 et 324 hommes recevaient des matricules entre les 122 571 et 123 383 pour les premiers, de 123 574 à 123 600 et de 124 801 à 125 097 pour les seconds, qui ont été immatriculés en deux groupes [3] alors que chaque jour de cette fin janvier 1945 voyait arriver son flot de détenus. Le 2 février 1945, le dernier convoi d’évacuation arriva en Autriche avec 725 détenus provenant d’Auschwitz, et pour certains plus particulièrement de Monowitz et de Sosnowitz, et ils reçurent des numéros entre les 125156 et 125880. Par la suite, quelques hommes furent encore immatriculés au camp central, notamment les 6, 8, 12, 23 et 24 février 1945. Ils étaient loin de représenter la totalité de ceux qui avaient quitté la Pologne quelques semaines plus tôt, tant les conditions de transport furent difficiles dans la rigueur du climat continental de l’hiver 1945, comme en témoigne Robert Bloch le 5 juillet 1945 lorsqu’il est entendu par le Service de recherches des crimes de guerre ennemis :
« On a parlé d’évacuer le camp, ce qui ne s’est pas fait tout de suite. On nous a fait attendre encore une huitaine de jours ; alors que nous nous imaginions que nous ne pourrions plus passer, on nous a évacués, une nuit, avec un froid de moins vingt degrés dans des wagons à bestiaux. […] Il y eut des cas de folie, on se battait, on tombait les uns sur les autres. Personnellement, je suis de nouveau parti en wagon sanitaire avec quelques paillasses, comme pour mon départ pour Auschwitz. J’avais eu l’ordre d’emmener tous les médicaments et tous les pansements. Au bout de trois jours, nous sommes arrivés au camp de Mauthausen avec à peu près une centaine de cadavres dans le train qu’il nous fallut prendre avec nous car nous devions avoir le même nombre de têtes tant au départ qu’à l’arrivée. Une fois à Mauthausen, les valides sont montés au camp à pied. Quant à ceux qui étaient dans le wagon sanitaire, on les chargea sur des camions et jamais on ne les a revus. Les morts, eux, ont été empilés sur un grand camion à benne pour être transportés au crématoire. » [4]

Parmi ces transports se trouvaient plusieurs centaines de Français dont les deux tiers étaient des juifs déportés dans le cadre de la Solution finale, essentiellement depuis Drancy. À Mauthausen, les juifs déportés de France ont pour la plupart été enregistrés comme Français, alors que la consultation des dossiers de demande de titre de déporté politique ou résistant ainsi que des dossiers de régularisation d’état-civil permet de constater que 36 % d’entre eux étaient en réalité de nationalité étrangère (polonaise pour la plupart). Parmi ces étrangers se trouvaient notamment plusieurs dizaines d’hommes arrêtés à Paris le 14 mai 1941 lors de l’opération connue sous le nom de rafle du « billet vert » en raison de la couleur de la convocation reçue par des milliers de juifs étrangers pour « examen de situation » [5] Internés à Pithiviers et Beaune-la-Rolande, ils sont déportés à Auschwitz en juin 1942. D’une manière générale, la plupart des 120 juifs partis de France en 1942 par la suite enregistrés comme Français à Mauthausen étaient en réalité des étrangers, comme la majorité des juifs partis de France cette année-là, en vertu d’un accord du 2 juillet 1942 entre René Bousquet, Oberg et Knochen dans lequel le secrétaire général à la police et représentant du gouvernement français avait obtenu que les juifs français ne soient pas incorporés dans les convois de déportation en échange de son aide dans l’arrestation des juifs étrangers. L’étude des dossiers individuels a permis de confirmer la nationalité française pour seulement 37 % des détenus en provenance d’Auschwitz immatriculés comme juifs français. La majorité d’entre eux avait été déportée de France, de Drancy essentiellement, en 1943, mais aussi et surtout en 1944, le convoi n° 61 parti de la gare de Bobigny le 28 octobre 1943, et plus encore le n° 70 du 27 mars 1944, étant les plus représentés. Enfin, dans plus d’un quart des cas, la nationalité réelle du déporté n’a pu être déterminée avec précision, en raison de l’absence d’informations individuelles [6], mais également de la pratique par le gouvernement de Vichy de la révision des naturalisations accordées depuis 1927, en vertu d’une loi du 22 juillet 1940 [7] Au total, 511 détenus en provenance d’Auschwitz ont été portés dans les registres du camp de Mauthausen comme « Franz Jude », ou plus rarement comme « demi-juifs » (Halbjude ou Mischling) ou juif apatride.
Minoritaires au sein de ces convois, les non-juifs n’en sont pas moins présents, parmi lesquels 348 Français. Il s’agit essentiellement d’hommes transférés à Auschwitz les 2 et 24 novembre 1944 depuis Dachau [8] où la plupart était arrivée dans les derniers convois partis de France à l’été 1944, mais également des évacués de Natzweiler et de Schirmeck [9] Sont également présents 18 rescapés du « convoi des 45000 » parti de Compiègne en direction d’Auschwitz le 6 juillet 1942 [10] Enfin, pour 67 Français, Mauthausen n’était pas un lieu inconnu puisqu’ils y avaient été internés précédemment, avant, pour la plupart, d’être dirigés sur le Kommando du Loibl Pass d’où ils avaient été ramenés au camp central dans un transport de 280 détenus le 17 novembre. Tous avaient été dirigés à Auschwitz le 1er décembre 1944 dans le transport comprenant 1 112 hommes.

Après leur arrivée à Mauthausen, les détenus aptes au travail sont rapidement dirigés vers les camps annexes. Dès le 29 janvier, deux transports de 2 000 hommes, dont la plupart étaient arrivés seulement quatre jours auparavant, sont acheminés sur Melk et Ebensee, tandis que le 16 février, un autre groupe était dirigé sur Gusen. C’est également vers ce Kommando que furent conduits la plupart de ceux qui avaient été immatriculés à Mauthausen à la fin janvier 1945, sans que l’on ait retrouvé la liste de leur transfert, mais également les hommes arrivés le 2 février, dirigés sur ce même camp annexe les 1er, 7, 15 et 21 mars pour la plupart.
Parmi les nouveaux arrivants, 95 [11] ont été rapidement redirigés vers d’autres camps. Quelques jours après leur arrivée à la fin du mois de janvier, 53 hommes étaient redirigés sur le camp de Neuengamme avant, pour certains, de rejoindre le mouroir de Bergen Belsen. Si le destin de nombre d’entre eux n’a pu être déterminé, on imagine aisément que peu ont survécu au vu des distances parcourues en si peu de jours dans le froid et presque sans nourriture, mais également en raison des conditions de survie jamais atteintes dans les camps surpeuplés et de plus en plus incapables de nourrir les détenus qui s’y trouvaient. Le 13 février, 41 détenus enregistrés comme Français qui avaient précédemment été conduits à Gusen furent dirigés sur Gröditz. Le dernier transféré partit pour Dachau le 14 mars 1945.
Sur les 728 hommes restés au sein du complexe concentrationnaire dont nous connaissons le destin [12], plus de 53 % n’ont pas revu la France. Le dernier transport arrivé le 2 février devait être celui contenant le plus de malades si l’on en juge par le taux plus faible que dans les autres convois de détenus acheminés vers les Kommandos ainsi que le nombre important de décès dont certains sont survenus très rapidement. Pour les autres, les conditions de vie particulièrement effroyables sévissant à Gusen et à Melk et l’obligation, pour les détenus de ce dernier Kommando, de subir une nouvelle évacuation en direction d’Ebensee pour la majorité, ont eu raison de la résistance de nombre d’entre eux même si, globalement, ce sont les hommes partis le 29 janvier en direction de ces deux derniers camps annexes qui ont le mieux tenu.

Adeline Lee

Témoignage :

Homère FONTENEAU, Le long chemin. Le sort de 29 otages déportés, convoi du 25 juin 1943. Témoignage, Jonzac, Homère-Fonteneau, 2003 (1ère éd. 1978), 168 p.

[1Voir Daniel BLATMAN, Les marches de la mort, Paris, Fayard, 2009, pp. 94-95.

[2SHD, 26 P 1139 et 26 P 1142.

[3SHD, 26 P 1139 et 26 P 1142 et 1140 et 1143.

[4AN F/9/5577, procès-verbal d’audition de Robert Bloch par le lieutenant-colonel Badin, délégué pour la région parisienne du service de recherches des crimes de guerre ennemis, 5.7.1945.

[5Voir Serge KLARSFELD, Le calendrier de la persécution des juifs en France, 1940-1944, Paris, Les fils et les filles de déportés juifs en France et The Beate Klarsfeld Foundation, 1993, pp. 69 et Serge KLARSFELD, Vichy-Auschwitz. Le rôle de Vichy dans la solution finale de la question juive en France, 1942, Paris, Fayard, 1983, p. 15 et 19.

[6Le taux de demande de titre de déporté politique ou résistant ou de mention mort pour la France est bien plus faible pour les déportés de persécution en comparaison des déportés de répression, notamment parce que dans nombre de cas, ce sont des familles entières qui avaient été exterminées et qu’il ne restait personne pour faire reconnaître les droits des disparus.

[7Un texte du 10 août 1927 facilitait l’accession à la nationalité française.

[8SHD Da 6/4, Transportliste du 2 novembre 1944 et 6/4 et 6/5, Transportliste du 24 novembre 1944.

[9Parmi les hommes déportés à Schirmeck se trouvent 71 Vosgiens arrêtés à la fin de l’été et à l’automne 1944 dans les dernières portions de territoires français encore occupées par les Allemands. Sur ces transports, on pourra lire Henry CLOGENSON et Paul LE GOUPIL, Mémorial des français non-juifs déportés à Auschwitz, Birkenau, Monowitz. Ces 45000 tatoués oubliés de l’Histoire, 171 p.

[10Claudine CARDON-HAMET, Mille otages pour Auschwitz. Le convoi du 6 juillet 1942 dit des « 45000 », Paris, Graphein/FMD, 2000 (1ère édition 1995), 570 p.

[11Nous avons la certitude que 51 sont français.

[1235 situations sont demeurées inconnues.