EBENSEE ,

camp annexe

Kommando de Mauthausen

 
JPEG - 27 ko
La porte d’entrée du camp (photo 2003)
JPEG - 42.8 ko
La porte d’entrée du camp (photo D. Barta, 22/23 mai 1945)

TOPOGRAPHIE

Le voyage s’achève dans un paysage de rêve. (Laffitte, Ceux qui vivent, p. 233)

Bourgade industrielle au cœur d’une région bucolique, le Salzkammergut, Ebensee est nichée au bord du lac Traunsee, dans un écrin de montagnes. Le kommando d’Ebensee est à 100km du camp central de Mauthausen, et situé à 4km du bourg, dans la vallée de la Traun, piémont sud.

Le camp : Un terrain boisé sur lequel on a disposé les baraques de manière à couper le moins d’arbres possible, de sorte que les habitants des environs ne voyaient pas ce qui s’y passait, et que le camouflage contre les attaques aériennes était, pour les SS, le meilleur possible. C’est pourquoi les baraques n’étaient pas alignées, et se trouvaient à des distances irrégulières les unes des autres. (Florian Freund)

La rudesse du climat hante les mémoires : la pluie, la fameuse pluie d’Ebensee (Debrise, Cimetières sans tombeaux) ; il pleut sans cesse, une eau glaciale (…) nous évoluons dans une mer de boue. (Gouffault, Ebensee) ; il neige tous les jours depuis notre arrivée à Ebensee. Nous sommes pourtant le 6 mai [1944]. Il neige encore. (Laffitte, ibid.)

HISTOIRE

POURQUOI EBENSEE ? LE PROJET « ZEMENT »

Les bombardements anglo-américains en août 1943 sur Peenemünde (sur la Baltique), site de production des fusées A4 et intercontinentales A9, conduisent Hitler à décider d’enfouir l’industrie d’armement dans le « réduit alpin » hors d’atteinte de l’aviation des alliés. En 1944, l’avancée de ceux-ci (en particulier en Italie) modifie les plans nazis. Ebensee devra abriter une raffinerie de pétrole synthétique (installation A) et des machines-outils pour pièces de chars (installation B).

LES TROIS PERIODES DU CAMP

  • L’hiver 1943-1944 : construction du camp. Les 63 premiers détenus, transférés du kommando de Zipf, arrivent le 18 novembre. Un demi-millier les rejoignent peu après, acheminés de Mauthausen. Ils sont cantonnés près de la gare de marchandises.

Après la journée de travail au chantier [des tunnels], les hommes harassés étaient encore durement malmenés : (…) abattage d’arbres, nivellement du terrain, édification des premières baraques du camp. (Gouffault, ibid.)

  • L’année 1944.

    Le percement des tunnels

    Un mur de rochers haut de deux cents mètres et long de cinq cents. A la base, des trous qui, de loin en loin, sont creusés dans ce mur : sept tunnels qui s’enfoncent dans la pierre blanche. Au-devant du mur, un immense espace qui s’agrandit chaque jour un peu plus. Là-dessus, des voies ferrées, des trains de wagonnets, des automotrices, des tuyaux, des câbles électriques, des projecteurs. Au milieu des amas de ferraille et de matériaux de toutes sortes, des hommes qui se déplacent, ployés sous le fardeau : dix hommes pour porter un rail, huit hommes pour porter un poteau. La ronde ne s’arrête jamais.
    D’autres hommes creusent des tranchées, déchargent les wagons qui entrent par trains complets sur le chantier ou s’emploient à l’un des mille travaux qui donnent à cet espace cyclopéen l’aspect d’une fourmilière géante.
    Cela n’est rien. Rentrons dans un tunnel. La voûte fait huit mètres à dix mètres de haut. L’eau suinte sur les rochers faiblement éclairés. Sur le sol, on trébuche sur les rails, on marche dans l’eau et dans la boue. Un bourdonnement sourd grandit au fur et à mesure qu’on avance. Les wagonnets vont et viennent sans arrêt. Arrivé à l’endroit du travail, on ne voit plus rien qu’un nuage phosphorescent que la lumière des projecteurs n’arrive pas à percer et que les aspirateurs sont impuissants à absorber. (Laffitte, Ceux qui vivent)

    Le « chemin des lions » (« Löwengang »)

    Dès que les hommes furent groupés par centaines, la porte du camp s’ouvrit en grinçant, laissant voir devant eux un long chemin boueux, bordé de barbelés. Le Löwengang serpentait à flanc de montagne ; on l’avait édifié pour soustraire à la vue des habitants des hameaux voisins le spectacle hallucinant des bagnards conduits au travail en traînant leurs épaves humaines ou ramenant leurs morts couchés sur des civières.
    Au fur et à mesure que les groupes franchissaient la porte, deux SS, la poitrine barrée d’une mitraillette, se détachaient du carré de garde et leur emboîtaient le pas de chaque côté de la clôture. Le Löwengang possédait cet autre avantage : réduire au minimum l’escorte des sentinelles. Dans le chemin, les hommes conduits au pas de course pour rattraper ceux qui avaient atteint le sommet de la crête, pataugeaient dans un bourbier et se bousculaient en grognant comme des bêtes. (Laffitte, Le lac aux rêves)

    A la Libération, les tunnels A étaient presque prêts, certains déjà équipés ; les tunnels B étaient excavés à 60%.

JPEG - 22.8 ko
Plans des systèmes A et B. Au total, dix kilomètres de galeries.

En avril 1944, le crématoire est en construction ; il entre en service le 31 juillet.
A cette date, le camp compte quinze baraques, pour 6000 détenus ; ils seront 9000 en décembre.

Nos misérables guenilles ne pouvaient jamais sécher. Nos galoches à semelles de bois constituaient plutôt un obstacle à la marche qu’une protection pour les pieds,toujours froids et mouillés. (Barta, cité par Freund, ibid)

Le « Père Henri » [Henri Koch, cordonnier, répare les bottes des gardiens] emploie toutes ses heures de liberté à raccommoder en cachette les galoches de ceux qui risquent d’aller pieds nus. Il tire de son travail quelques petits avantages sous forme de nourriture ou de cigarettes. Il donne tout. Quand il n’a plus rien à donner, il donne son pain. Il donne sa soupe. Il oublie sa faim devant la faim des autres. (Freund, ibid.)

  • Le terrible dernier hiver.
    Le jour de Noël 1944, un supplice :

    Les SS avaient fait monter l’enfant sur une table, puis sur une chaise et il avait été pendu par les poignets, bras en arrière, à une poutre fixée à l’horizontale aux troncs de deux arbres (…)
    La chaise avait été enlevée, puis la table, et le corps se balançait. Les deux bêtes bondirent d’un même élan, la mâchoire du premier claqua dans le vide ; mais celle du second happa un pied de l’enfant à un mètre cinquante du sol (…)
    Je m’aperçus que le second chien avait à son tour happé l’autre pied et que le poids des deux bêtes immobilisait le corps de l’enfant (…)
    J’avais l’impression que le millier d’hommes qui m’entouraient, immobiles sous le ciel étoilé, devant les lumières de manège du sapin, face à cet enfant supplicié, avaient cessé de respirer. Plus aucun bruit, un silence de tombe, si ce n’était, à intervalles, le sanglot lointain du gosse qui suppliait : Pieta, commandante ! Pieta !... (…)
    L’enfant hoquetait maintenant. Les deux chiens avaient lâché prise. Le Hauptsturmführer leva sa cravache sur eux pour les séparer car ils se disputaient un morceau de chair, vraisemblablement un pied arraché à la jambe du supplicié ; puis il s’approcha, pistolet au poing. C’était un spécialiste de l’ « Aktion Kuegel », un as de la balle dans la nuque, à cinq mètres. Il y avait gagné ses galons. Pieta ! dit encore le gosse. Un coup de feu claqua. Ce fut pour moi comme si je recommençais à respirer. (Tillard, Le pain des temps maudits. Fragments)

    Afflux de détenus des camps évacués par les nazis devant l’avancée des alliés (d’Auschwitz en février 1945, de Melk début avril), réduction drastique des rations alimentaires, épuisement des dernières forces : les derniers mois, règne une extrême précarité matérielle, à laquelle les SS répondent par des violences et des massacres aggravés.
    En avril, l’effectif des détenus est monté jusqu’à 18509 détenus, de 23 nationalités (dont quelque 8% de Français). A la libération, le 6 mai, ils sont environ 16000, dont 6000 à l’infirmerie.

    Les SS eux-mêmes sont affolés. Ils ont peur. Ganz a fait installer des Blocks spéciaux pour exterminer ceux qui ne peuvent plus tenir. On y tue cinquante hommes par nuit. (Laffitte, Ceux qui vivent)

    Ce sont les blocks 23, où sont 700 détenus, et 26 (réservé aux Juifs. Ganz ordonne qu’on ne les nourrisse plus). Ces Schönungblocks, le médecin français Dreyfus les nomme « vestibule du Krematorium, antichambre de la mort » (Debrise / Dreyfus, ibid.)

    Avril 1945 : 4547 morts.
    « Combien de décès dans les dernières vingt-quatre heures ? demande chaque matin à 7 heures précises l’ Unterscharführer à son secrétaire.
    - 374, Herr Unterscharführer.
    - Gut ».
    Ce « Gut » résume l’oraison funèbre des trois cent soixante-quatorze camarades disparus dans la nuit du 26 avril. (Debrise, ibid.)

LA LIBERATION

5 mai, lors de l’Appel du matin : mise en échec de Ganz.
6 mai à 14h : premiers blindés américains.

Les survivants sont libres le 6 ; mais l’épisode de la veille, extraordinaire et fameux, tous le rapportent.

L’un des vieux soldats de la Wehrmacht, « fort mécontents de se voir affublés, pour les dernières semaines de la guerre, de l’uniforme à tête de mort » , Joseph Poltrum, le 4 au soir, « à proximité des voies d’accès aux tunnels dont la construction s’achevait » , surprend Ganz et quelques hommes de main transportant « des explosifs qu’ils disposaient avec soin à l’entrée des trois tunnels à l’intérieur desquels les déportés étaient parqués pendant les alertes aériennes » (Tillard, ibid.)

Poltrum trahit : il informe dans la nuit des déportés de l’organisation internationale clandestine.

« A huit heures, tous les hommes sont rassemblés sur la place. Blême de rage, Gans vient se placer devant nous. Il monte sur une table et s’apprête à faire une harangue. Deux SS, les mitraillettes braquées, sont à ses côtés. Ganz annonce que lui et ses soldats ont décidé de se battre pour arrêter la marche des Américains. Il propose alors à tous les détenus de se rendre au tunnel numéro cinq pour se mettre à l’abri des bombardements qui vont suivre. Un même cri, lancé par dix mille poitrines, lui répond :
- Non ! » (Laffitte, Ceux qui vivent)

C’était la première fois dans les annales des camps de concentration que la tourbe des forçats osait manifester sa volonté. Réflexe imprévu, audace inouïe… Mais déjà nos seigneurs et maîtres semblaient exclusivement préoccupés de sauver leur propre peau. Et ils n’ont pas insisté.

A dix heures, ils ont brûlé tous les papiers et documents (…).
A 11 heures, il n’y avait plus un seul SS dans Ebensee. Quelques échantillons vétustes de la Wehrmacht avaient pris leurs places dans les miradors. (Debrise, ibid.)

Plus de 8500 hommes sont morts au camp d’Ebensee entre novembre 1943 et mai 1945, auxquels il faut ajouter les quelques centaines de morts des semaines qui suivirent la libération.

MEMOIRE

  • Vestiges

    L’espace du camp est aujourd’hui recouvert presque exactement par un lotissement qui préserve, après quelques sapins, un quadrilatère institué lieu de mémoire, dont l’angle ouest correspond à l’emplacement du crématoire et du sinistre block 23 ; sur le pourtour, ont été érigés les monuments commémoratifs nationaux ; le centre est une fosse commune où ont été rapportés en 1952 les restes de plus de huit cents détenus inhumés plus loin dans les semaines qui suivirent la libération ; ainsi quatre mille victimes reposent en ce lieu, qui est propriété de l’Etat autrichien.

    Du camp, l’arc de béton de l’ancien portail constitue aujourd’hui le principal vestige apparent, insolite parmi les maisons.

    Le site le plus remarquable est sans conteste celui des tunnels (système B seul accessible), le tunnel 5 étant désormais ouvert aux visiteurs et un peu aménagé à cet effet. Les environs immédiats des tunnels conservent de nombreuses traces du camp, les plus remarquables sans doute étant, à flanc de montagne, des tronçons du Löwengang.

  • Mémoire locale

    A Ebensee comme sur d’autres sites autrichiens du système Mauthausen, l’occultation ou l’indifférence semblent céder le pas à un travail d’exhumation et de responsabilisation. Le très intéressant musée inauguré au cœur du bourg en 2001 est issu d’une activité associative initiée en 1988, rapidement soutenue par le maire. C’est le seul musée d’histoire politique en territoire autrichien. De la guerre civile de 1934 qui oppose, dans les rues d’Ebensee, les démocrates aux partis fascistes, à la place accordée aujourd’hui dans les cimetières d’Ebensee et de Gmunden (à l’autre bout du lac) aux figures locales du nazisme et de la résistance, il retrace les vicissitudes du régime républicain en Autriche et conserve une documentation précieuse – en particulier sur le camp. Aux non germanistes, il est conseillé de demander un guide francophone (sur rendez-vous si possible) .

    La volonté locale de mémoire, c’est aussi la réhabilitation et le fléchage de fragments du Löwengang et l’accueil des visiteurs au tunnel 5, où une exposition permanente de documents (registres du camp et photos) a été installée. Des concerts ont été donnés à plusieurs reprises, depuis 2000, dans ce tunnel, dont l’humidité glacée accueille une assistance nombreuse, pour un répertoire censé participer du travail de mémoire.

  • La mémoire française

    Dès 1947, et deux fois l’an depuis 1949, l’Amicale française de Mauthausen est présente sur le site, en particulier pour participer aux cérémonies de la libération, début mai.

JPEG - 41.2 ko
Un tronçon du Löwengang, état actuel (après en 1999) (photo 2003)
JPEG - 30.3 ko
La voie ferrée étroite, à flanc de montagne, reliant les tunnels A et B (photo 2003)

Documentation

  • Florian FREUND,
    - Ebensee, Kommando de Mauthausen. Edition revue et augmentée. Souvenirs de rescapés (Roger GOUFFAULT, Michel SIMON, Willy ZUPANTIC, André MARCHAND, Maxime BRETON, Roger COUFFRANT, Henri FOURNET, synthétisés par les deux premiers cités). Amicale de Mauthausen.
    - Camp de concentration d’Ebensee. Catalogue d’une exposition réalisée par le Zeitgeschichte Museum Ebensee. Textes en français et en italien. Publication du Zeitgeschichte Museum, 1999
  • Gilbert DEBRISE (DREYFUS), Cimetières sans tombeaux. Préface d’Aragon. Ed. La Bibliothèque française, 189 p., 1945.
  • Jean LAFFITTE, Ceux qui vivent. Les Editeurs français réunis, 380 p., 1958. et Le lac aux rêves, roman. Les Editeurs français réunis, 255 p., 1965.
  • Paul TILLARD, Le pain des temps maudits. Julliard, 245 p., 1965.

téléchargement

EBENSEE, camp annexe de Mauthausen.

Des tunnels pour l’industrie de guerre : le « projet Zement »